Si peu de Jean Grosjean, Bayard, 2001

Jean Grosjean, Si peu
Bayard, 2001

Voici le troisième titre d’une collection baptisée « Qui donc est Dieu ? » à l’adresse du grand public. Jean Grosjean livre là quatorze brefs poèmes qui conduisent à une réponse telle que l’agnostique se sent d’emblée captivé, en conservant sa liberté totale. C’est que la réflexion du poète, à coup de versets simples sans être jamais simplistes, encore moins réducteurs, sans aucun prosélytisme, procède d’une ouverture à l’infini. À lui emboîter le pas sans peine, à partir de la reconnaissance d’un silence en nous, il nous est donné de gravir la montagne de l’âme. Admirable marche de l’esprit ! Celle-ci satisfait la soif de savoir ce que peut être le sacré. Comme elle éclaire ce dernier un peu mieux à chaque pas, la lumière qu’elle dispense par la plume de Jean Grosjean devient vitale.

Que la poésie soit vitale, c’est bien le moins qu’on attend d’elle. Cependant elle résiste aux définitions les plus lumineuses. Protéiforme, et pour cause : elle sert des intérêts si contradictoires. Elle est la première parole, celle des dieux, profère, en Jupiter serein, Claude Michel Cluny. Elle est aussi la geste de l’humanité, le chœur des passions, et la compassion qu’elle appelle au-dessus des ruines. Elle est encore la mémoire de l’avenir, pour peu que les hommes de l’avenir conservent quelques traces de mémoire.

Celle de Jean Grosjean participe de l’évidence.

Pour nous faire toucher du doigt ce silence à partir duquel il pressent notre manque universel, établissant au reste que « rien n’a de sens ni d’issue », l’auteur d’Adam et Ève et de La Gloire (en Poésie/Gallimard) use d’analogies à la portée de tous : « On ne s’endeuille que d’un vivant. Un absent n’est absent que s’il existe. On ne percevrait pas le silence s’il n’était pas quelqu’un qui se tait. » Et c’est ainsi qu’en trois propositions plus nettes que des braises, dont les deux prémisses du syllogisme sont librement exposées à l’entendement, l’évidence est établie. La suite de la démarche conduit à réaliser que peut-être « vivre n’est que l’incipit du bond par lequel on se perd ». Un seul point du raisonnement général heurtera peut-être l’incrédule : « la création existe à cause de nous ». Eu égard à l’immensité du cosmos, est-il vraisemblable que l’homme, ce ver de terre, mérite une seule des beautés qui l’entourent ? Mais peu importe, comme si tant de lumière dans l’âme ou l’esprit rachetait, si peu que ce soit, l’horreur de la race.

Pourtant Jean Grosjean sait jauger l’homme qui regarde si peu « le désespoir dans l’œil des bêtes ». Il sait à l’occasion retourner celui-ci : « Est-ce qu’on n’est pas le bétail qui ne sait pas encore l’abattoir mais seulement l’herbe et la bouse ? » Et encore, dans le même poème liminaire, ce regard de diamant : « Nos libertés sont les ruissellements de l’instinct ou de la mode. Nos pensées sont des éponges imbibées de culture et de propagande. » Comment ne pas le suivre, dans la droite ligne de Montaigne que nul ne veut entendre, quand il ajoute ailleurs qu’il faudrait ne pas « se laisser duper par des doctrines ou des émeutes » ? Qui se moque de l’humanisme aujourd’hui, sinon ceux qui multiplient les œillères de tous ordres, des sophismes que nécessite la tolérance aux pires ostracismes ?

L’admirable est que rien n’arrête ce petit livre, pas même la modernité à l’adresse de laquelle Jean Grosjean décoche ce trait : « Moïse est moderne, il pense, il a même tant d’idées que son âme est un peu vide ». Par l’humour céruléen, la profondeur de la réflexion, la tranquille allégresse de l’écriture, ce bréviaire hors de toute église est un régal. Rarement livre de chevet atteint et prolonge ce degré d’amour « comme la réciprocité de deux êtres ». Croyant ou non, et quand même on peut rire en mourant : « Notre vie, que nous l’ayons engluée de puissance ou obérée d’impédiments, le jour où elle se perd elle reflète le Golgotha. » Il y a là tant de justesse qu’on ne peut pas ne pas poursuivre la méditation.

Pareil au prophète dont le peuple se serait à jamais égaré, Jean Grosjean est parvenu à une telle maîtrise de sa parole qu’il enchante même le silence.

Pierre Perrin, Poésie1/Vagabonadages n° 28 – Déc 2001.


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