Pierre Perrin  article sur Roland Dubillard Je dirai que je suis tombé et La boîte à outils, poèmes, 2003

Roland Dubillard : Je dirai que je suis tombé
suivi de La Boîte à outils [Gallimard, 2004]

Ce fort recueil de 320 pages fait plus que rééditer deux titres. Il offre une somme de “poésie”. Ce mot, sur la couverture, se justifie pleinement. La Boîte à outils compte en effet, selon la déclaration liminaire, un seul poème. Celui-ci est cependant constitué de 173 racines ou branches, au choix. Mais Je dirai que je suis tombé, paru en novembre 1966, dans la collection blanche, précisait alors : “poèmes”. L’auteur a-t-il mué ? Au contraire : dans la succession de Michaux, Prévert et Beckett à la fois, fidélité et dépouillement s’avèrent les qualités de Roland Dubillard. Connu pour son théâtre, qui fait grincer la tendresse, ce poète mérite la plus grande attention.

D’abord, son regard est varié. Il met aussi bien en scène le brin d’herbe que les galaxies. Constamment inventif, il n’a pas peur de reprendre la fable, par exemple. Celle-ci retrouve avec lui une virginité. C’est écrit, c’est oral. Quand la parole vire au noir, il faut que l’encre parle. Le social l’occupe ; il ne l’assiège en rien. Tout converge vers sa propre disparition, le poème compris. Mais, dans ce mouvement à peine perceptible, l’aphorisme et l’histoire à tiroirs, le sonnet en vers libres aussi bien qu’en alexandrins, tout est maîtrisé. C’est le comble du naturel. Le ciment, c’est l’humour ­ un humour tragique. La mort n’engendre pas l’hilarité ; le rire n’empêche pas de mourir. L’essentiel, c’est de prendre les mots pour ce qu’ils sont : « des sourds-muets ».

Ensuite, au-delà même de cette variété des regards, des situations, des sujets ­ une notion chère à Jacques Réda, pour qui relit Celle qui vient à pas légers (Fata Morgana, 1985) ­, ici les outils, de la roue à aube aux tenailles et autres pièges des hommes loups, ce qui l’emporte, c’est un festival de l’intelligence. On ne pense pas, tant l’auteur est subtil et modeste à la fois, aux grands rhétoriqueurs. Le poème de Dubillard en offre pourtant tous les prestiges, la gratuité en moins. L’intelligence y tient, dans l’ombre qui s’efface, un festin à chaque page.

« C’est dur, seul, de s’user soi-même ;
De se râper, de se limer.
[…] Mais la Nuit ! Mais la Nuit qui s’use
Ne s’use pas à proprement parler : c’est moi qui l’use,
Et qui m’use contre elle en une seule usure. »

À l’évidence, le sens, sous l’humour tragique, n’est jamais perdu de vue. Ce poète moderne, en ce qu’il regarde la totalité du monde qui nous entoure, avec ses ascenseurs-cercueils, ses tondeuses qui font que leur conducteur parfois « s’envole, planeur à l’aile aventureuse », ne rejette rien ni personne, pas plus Chassignet que Virgile, les pyramides que le sermon même. « J’ai reconnu l’immensité / sans être immense. » Il ne détruit donc pas le monde ; il recrée sa sempiternelle disparition. Et si l’humour ne l’empêche pas de préférer « faire un pamphlet […] plutôt que des mouflets » ­ ce qui n’en régénère pas moins la rime ­, c’est qu’il lui arrive quelquefois d’oublier sa tête. « Rien ne semble manquer. / On a oublié jusqu’à l’oubli. »

À cette mesure, il n’y a pas de fin, et c’est heureux. Dubillard possède la suprématie de la simplicité. Il renouvelle et enrichit en conséquence la perception de notre précarité. Lire sa poésie, c’est rendre au jour une lumière que l’habitude ternit plus que le tragique. Il y a là, sous couvert d’une dérision qui ne tue que le ridicule, une grandeur telle que l’âme, peu mentionnée mais jamais lointaine, respire. La dérision, à voix contenue, ni sourde, ni muette, est ce qui survit, de peu, à la plupart de nos désirs, susurre Dubillard. Comment tenir dans cette tenaille ? Le sourire est le sésame. La poésie de Dubillard l’élève à l’infini :

« Dans la nuit j’ai construit ma nuit,
j’ai couché mon ombre avec l’ombre.
Le plasir a pris mon plaisir.
Mon souffle m’a donné au vent. »

Pierre Perrin, La Nouvelle Revue française n° 569, avril 2004



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