Et néanmoins… et les Carnets de Philippe Jaccottet [deuxième partie]

Philippe Jaccottet, Et, néanmoins, proses et poésie ;
Carnets 1995-1998, [La Semaison III, Gallimard, 2003]

[Suite et fin de l’article]Constitués de rêves éloquents, aux accents crépusculaires, et autres marginalia, sans rien de didactique toutefois, ils éclairent l’expérience dont l’œuvre est tissée et dans quels parages se meut la pensée de l’auteur. Les Élégies de Duino, particulièrement la dernière où l’ange gravit la Joie, le Cantique spirituel s’avèrent ses livres de chevet par-dessus Proust, La Fontaine… La reprise d’une citation de deux quintils de Jean de la Croix, dont le lecteur curieux trouvera la traduction dans Éléments d’un songe (Gallimard, 1961), souligne la constance de l’amoureux. Mais par-delà ce détail presque trivial, s’épanouit le soin de la poésie à questionner la vie. Pour le sésame, il n’est pas de cri qui vaille ; pas davantage de silence ; de foi dans la transcendance, c’est affaire privée ; il reste l’art, ce chant sous les étoiles. L’admirable, à suivre ce goût des hommes pour l’éternel, à créer des dieux, puis la Trinité, puis rien qui n’est pas rien, ne serait-ce qu’à travers la vie plus vaste que l’individu qui la pense, est que l’illusion ne peut tout expliquer. Car si l’art, dit Jaccottet réprouvant le déni de sens qu’a privilégié la seconde moitié du vingtième siècle, tout ce que l’homme à la recherche d’une mémoire qui lui ouvre l’avenir « a produit de plus beau et de plus grand » devait n’être que le précipité d’une illusion, cela heurterait « jusqu’au simple bon sens ». L’œuvre justifie la quête.

À défaut de rendre, dans un « adieu en plénitude », le cri poussé à la naissance, au moins prévenir les blessures de la disparition, voici l’art. Une telle formulation implique la conscience du vivant, l’anticipation de l’agonie, l’appartenance à un ensemble qui nous dépasse dans l’espace et le temps. De même qu’il existe des mondes à l’intérieur du nôtre – tel végétal au cycle court, tel animal au temps compté vit et presque meurt sous nos yeux –, de même nous joignons le royaume des morts. On croit bien percevoir après quinze milliards d’années des échos du big-bang, et il ne resterait rien de l’âme d’un proche ? Cependant, que le passage existe ou non importe peu. L’essentiel réside dans l’attitude, plus qu’intellectuelle : spirituelle, que préconise Jaccottet durant l’existence. Celle-ci rejoint la lecture que Musil a faite de Schopenhauer et que Georges Steiner éclaire dans Passions impunies (Folio/essais, 2001). À partir de la volonté capable d’engendrer l’action (jusqu’aux ravages de la guerre mondiale) ou l’ascèse, Jaccottet choisit de gagner la paix. Il ne braille rien et ne prend donc pas des kalachnikovs pour des Stradivarius. Il sait trop que le progrès, même social, n’offre aucune garantie contre le pire. L’humanisme déplorait l’Inquisition, la Barbarie, les œillères, en vain. Les diplômes n’arrêtent pas les émeutes. Les hommes les mieux informés paraissent aussi des éponges, quand même la vertu méprisée contient quelquefois leur ambition. Les débordements de tous ordres, dit Jaccottet, sont de toute éternité. Pourtant, à chercher le juste passage, à s’ouvrir à l’inconnu qui commence par l’écoute de quiconque apporte une lueur, on tourne le dos au mal. Pour bien mourir, on ne tue pas. L’accord au monde engendre un monde de concorde ; la trahison ne tarit pas le pardon. C’est pourquoi, hors de toute église, la violette, la carotte sauvage, la centaurée trouvent l’éclat des dernières devenues, par la grâce d’un regard, les premières.

Dieu n’est plus ; le sacré reste le propre de l’homme. Les temples s’érodent ; le poète à son énigme demeure un prêtre laïc. La galaxie paraît de plus en plus un village ; l’homme n’en reste pas moins à lui-même obscur. « Seule l’absence regarde. Seul l’invisible voit. » C’est ces évidences-là que Jaccottet – traduisant ici un vers de la poétesse russe Olga Sedakova – ne cesse pas de redessiner, de rendre claires comme la lumière d’une étoile. Non seulement il enrichit la méditation séculaire, chaque page ouvrant des portes pour chacun, mais de surcroît la voix qui lui est propre, toute de retenue, de for intérieur, enchante et transporte le lecteur « proche parent de ces paroles entr’ouïes qu’on n’est jamais sûr d’avoir comprises, mais qu’on n’oublie plus ». Lire Jaccottet ouvre jusqu’au silence comme un fruit. Et c’est comme si, la dernière page tournée, la délectation parachevant son œuvre, la mort calmement s’endormait sous nos yeux.

Pierre Perrin, Poésie1/Vagabondages, n° 28 – Déc 2001


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