La création littéraire, fin [lecture de la cigale et la fourmi de Jean de La Fontaine]

‘La Cigale et la Fourmi’ de Jean de La Fontaine
Une lecture par Pierre Perrin [La création littéraire, fin]

Écrire, c’est risquer un pied dans l’éternité – le leurre au carré. [Pierre Perrin]

Le titre d’abord réunit deux ennemies – ce premier paradoxe ménage une surprise. C’est, fort simplement, dans l’ordre annoncé que celles-ci vont intervenir. Par ailleurs, des 22 vers qui composent la fable, le second seul n’est pas un heptasyllabe ; toutefois il reste impair, avec trois syllabes. Le tout fait un rythme un peu déhanché – le plus souvent un ensemble de trois syllabes se trouve suivi de quatre. Cependant le sixième vers rompt l’ordonnance avec 2 + 5 [Pas un seul petit morceau/De mouche ou de vermisseau] qui accentue le manque subit. La même rupture revient vers la fin à trois reprises, au vers 16 [C’est ], 18 [Dit-elle] et final [Eh bien !]. Et le huitième vers, en inversant l’ordre : 4 + 3 [Chez la fourmi sa voisine], révèle la difficulté, la fourche caudine à passer, l’effort de civilité. Le même effet est reconduit au vers 12, pour souligner la même difficulté : “ Je vous paierai”. Parfois même le rythme se perd ou peu s’en faut, notamment au vers 11 : « Jusqu’à la saison nouvelle » : malice suprême. Non seulement, c’est laisser entendre qu’on en perd ses mots, mais cela annihile chez le lecteur toute velléité d’emphase, de grandiloquence.

Le récit des causes de l’entrevue, puis l’entretien des deux rivales sont tous deux d’un apparent naturel, d’une vraisemblance inébranlable. C’est criant de vérité, jusque dans le verbe choisi : « Elle alla crier famine. » L’échange est vif, pour ne pas dire violent, tout en I stridents, presque rouge sang [crier famine / Chez la fourmi sa voisine]. Ce sont bel et bien deux vipères à taille humaine qui se toisent, comme seuls des humains et peut-être des femmes peuvent s’affronter. La cigale est dans le spectacle ; elle a chanté. Elle n’incarne qu’une pureté de façade, car elle persifle : “ne vous déplaise”. La fourmi assène sa fin de non-recevoir pire qu’un coup de fouet. « Eh bien ! dansez maintenant ! » D’ailleurs les rimes, d’abord suivies, à sept reprises, tout à coup au vers 15 passent embrassées, comme si La Fontaine soulignait le bras de fer dans le corps à corps.

Cette fable, qu’un enfant récite, est-elle si simple que cela ? Elle marie la précision juridique, Intérêt et principal, à une double litote parmi les plus énigmatiques. « La Fourmi n’est pas prêteuse ; / C’est là son moindre défaut. » On frémit à pénétrer un tel abîme. À quel prix, la prévoyance ? Quels sacrifices, pour se racornir le cœur à ce point ? Pour ne pas prêter, on peut sinon tuer, du moins se résoudre à bien des légitimes défenses préventives. Voilà bien une charogne resplendissante, à l’engeance toujours prospère.

La Cigale attendrit d’abord. La pauvrette “se trouva fort dépourvue” ; la bise ajoute à la famine. Le bon Rousseau lui accordait sa préférence. L’angélisme a ses partisans ; la jeunesse, droit au bonheur ; et l’insouciance est reine. La Fourmi, rêche mais prévoyante, a pour elle des ancêtres paysans, des bâtisseurs. La folle insouciance, la passion du bonheur qui conchie le lendemain, la quête audacieuse, d’un côté ; de l’autre, la ténacité de l’anticipation sur un fond de générosité qui montre ses crocs. Cette fable antique reste prémonitoire. Dans cette opposition éternelle, outre le fond humain, se révèlent des clivages politiques encore en vigueur, vivaces. La lecture ne saurait s’en tenir là. Après la Fontaine lui-même, en effet dilettante déclaré auprès de Fouquet et bien au-delà, mais qui n’en travailla pas moins d'arrache-pied à la réussite tardive de ses Fables, chacun n’est-il pas tour à tour dans sa propre vie la Cigale et la Fourmi ?

En conséquence, dire, contre la compromission qu’exige la société, avec la bêtise d’un côté et toutes les manipulations de l’autre, l’homme et ses égarements sans fin, est-ce superfétatoire ? L’oubli est partie intégrante de la vie. Outre un certain plaisir, une jouissance rare à partager, dans le domaine esthétique, la littérature garde une raison d’être. L’écrivain n’a rien à sauver, ni pour son propre compte, ni pour ceux-là qui épouseront ou non ses goûts et ses dégoûts ; il a pourtant tout à écrire. La langue crée des liens qui libèrent ses amants ; la marche du monde est une noria ; le propre du plaisir est de se renouveler sans cesse. C’est pourquoi, bien que sans commandement, sans prétoire et sans juge (autre que le lecteur), l’écrivain s’assigne lui-même et témoigne que chacun peut tendre la main nue et lever, à sa mesure, l’avenir.

Pierre Perrin, [Extrait d’une conférence, Qu’est-ce que la culture ?, in Lettres comtoises n° 8, octobre 2003]

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