Le Temps par moments de Jean-François Mathé

Jean-François Mathé, Le Temps par moment
Rougerie, 1999

Tout n’est-il pas affaire d’attention ? Innombrables sont ceux qui ont répété après Boileau : « La critique est aisée mais l’art est difficile. » Or la critique est un art, sauf à se résigner au dithyrambe qui, pour tenir lieu d’analyse, ne trompe que les sots. Le présent ouvrage de Jean-François Mathé, en même temps qu’il retient l’attention, aiguise la difficulté. Il vient après une dizaine d’autres du même auteur. Il compte un peu plus de cent pages. Il se divise en sept parties. Mais seul le dernier poème de chacune, du moins des six premières, porte un titre. Celui-ci chapeaute à l’identique ces poèmes donnés en italiques : Journal de la deuxième personne. Le lecteur est donc confronté à une petite centaine de poèmes relativement brefs en vers tantôt rimés, tantôt libres, ou en prose, embrevés dans une structure générale qu’un titre unique vient moins éclairer que ponctuer. Cette absence de dénomination, que parachève l’absence de ponctuation, relève d’un choix que la faculté plébiscite et qui se répand fort, peut-être aveuglément. Au lecteur de passer par le chas de l’énigme ! Il y a là une mode, toujours suspecte d’être commode pour les imposteurs, en totale contradiction avec le goût monté en épingle de dire ses textes en public. L’auteur tout à coup se donne (ou plutôt se vend) qui s’effaçait, altier, derrière son encre.

Dans le cas de Jean-François Mathé, cependant, tout porte à croire que le choix est délibéré. D’abord ce poète place en exergue trois vers de Jean Pérol. Il n’indique pas de quel ouvrage de son aîné il les a tirés. Ils n’en sont pas moins, avec leur anaphore initiale de “plus loin”, emblématiques de la démarche de l’auteur. Il s’agit en effet pour lui de « traverser les apparences ». C’est ce qu’indique le deuxième vers du recueil, tandis que la dernière page suggère de briser les vitres pour sauver leur transparence / de tomber sans cri du plus haut étage / de rester en sang sur le trottoir /et qu’on laisse enfin passer le vent / et la beauté de l’invisible dans les rues. L’élévation, malgré le suicide au dernier degré, laisse à l’auteur l’occasion de marcher un peu dans l’existence. La dérive n’est pas son fait. Tout au contraire paraît concerté, ramassé en vue d’une ascèse. Il s’agit avant tout de se comprendre mortel, incurablement mortel, et donc d’anticiper l’éventuelle trace sinon restante, du moins finale. En ce sens, les injonctions ne manquent pas : « défais-toi encore un peu plus de toi ». En vient-il à considérer des beautés, il les déclare « encore plus belles d’être sans désirs / debout sur l’oubli de la chair et du sang ».

La différence avec le Jean Pérol de Morale provisoire, d’Asile exil entre autres, du récent Ruines-mères (dont j’ai rendu compte dans le numéro 14) est patente. Si les deux auteurs font preuve d’une semblable intelligence qui se joue des concepts et qu’ils cherchent à l’épuisette des sensations qui accréditent leur réflexion existentielle, l’aîné pétrit la femme de toute la puissance de son désir de vivre, tandis que le cadet baisse la voix comme une mèche dans la lampe pour mieux quitter tout ce monde réduit à des leurres. Malgré cette distance que Jean-François Mathé ne cesse d’instaurer avec le visible et l’indivisible, il tisse un apprentissage au terme duquel la sérénité l’emporte sur la déréliction. C’est qu’il porte alentour un regard qui, dans ses meilleurs poèmes, décuple l’adhésion. Il a en effet le sens de la formule ainsi que celui de l’image. Ainsi dans un triptyque à l’amour, on peut lire :

ton visage s’approche comme s’il devenait
jusqu’au-delà des murs
l’espace délivré de ses points cardinaux

On apprécie ailleurs cette concision d’ombre portée : le premier amour éclate sans se disperser. Et puis cette intelligence sait taire au besoin ses cliquetis. Tant de femmes rentrent / démaquiller un visage / qu’aucun regard n’a retenu. Il y a même dans ce recueil une page, au sujet cerné entre parenthèses “(Sur la mort d’un chat)”, d’une rare grandeur. Évidemment il n’était qu’un chat, encore trop jeune pour s’asseoir en gardien des seuils mystérieux. […] Évidemment, au dernier instant il s’est débattu contre de l’invisible mais ses yeux sont restés ouverts, ont fixé les nôtres, pour nous prouver que malgré notre impuissance il nous préférait aux dieux. La critique est un art difficile qui, pour donner au lecteur l’envie d’aller voir par soi-même, doit se frayer un chemin ni trop aride, ni trop stupide. Elle est un service rendu à la beauté, dont pour un matin de rosée elle n’épingle guère qu’une goutte. Puisse l’éclat, le seul qui vaille en cet instant, celui du Temps par moments, vous attirer vers lui comme des rois mages.

Pierre Perrin, Poésie 1/Vagabondages n° 20, décembre 1999


Page précédente — Imprimer cette page — Page suivante