Daniel Guénette, La Fatigue de la haine, poésie,
Les Éditions de la Grenouillère, 232 pages, 28,95 $.
Ce neuvième livre de poésie de l’auteur, qui a aussi publié six romans, un récit et un essai, suscite une cinquième note de lecture de ma part. C’est dire l’amitié, qui nous lie par-delà l’Océan, et l’estime dans laquelle je tiens ses écritures. Trois parties structurent ce livre. La première, « La Terre ne tourne pas rond », se subdivise en quatre sous-parties et occupe les 90 premières pages. Les formes y sont variées, du poème long en vers courts, jusqu’à deux phrases uniques (en prose) de trois pages chacune. La seconde en son cœur y chante l’amour : l’homme « ne savait pas ce qu’est l’amour, croyait le voir avec ses yeux, le voir dans les yeux de l’autre, avec ses mains le toucher, caresser une chevelure, que cette chevelure de feu était l’amour, la cuisse aussi, ainsi que le ventre si doux », etc. Le sujet, c’est la place de l’homme en général et celle de Daniel en particulier dans le monde. Mais cette poésie n’offre rien d’égocentrique. Pour le recueil entier, il me semble que Daniel part d’une observation faussement courante et qu’il l’épuise. Il part d’un rien dont il fait un tout. « Notre condition à la bien considérer / Est une souffrance faisant songer / À un corps supplicié sur la place publique. » Cette conclusion part, elle, d’un rapace dépeçant une colombe. On voit l’empan. Ailleurs, j’aime ce vers : « Il me sera arrivé d’avoir vécu. » La modestie caractérise l’auteur. La seconde partie est plus ramassée, en vers et en pages, surtout qu’elle se décompose en six sous-parties. Elle approfondit ce que la première annonçait. D’ailleurs le titre du recueil apparaît, qu’on retrouvera encore de façon plus explicite dans la troisième partie. « Voilà pourquoi nous voici réunis / Par manque de cohésion, par impossible communion. / Chacun étant pour soi insaisissable, méconnaissable, / Miroir de l’autre et profondément haïssable, / Chacun étant pour l’autre le monstre inadmissible […] l’objet, l’abject. » Le vers, on le voit, a pris de l’ampleur. On pense quelquefois au Réda d’Amen, le meilleur, recueilli et plénier à la fois. « Dans un coquillage longtemps l’enfance a cru / Entendre le vent lui adresser des confidences. » Il y a un poème extraordinaire sur le Mal (il n’est pas le seul), l’enfant qui se donne droit de vie et de mort sur une fourmi. « L’innocente cherche une issue, monte sur la main. » Le jeu s’achève en toute innocence, quand « un petit ami sort une loupe ». Il y en a d’autres qui montrent combien chacun est un bourreau. Guénette offre une connaissance de la vie digne de nos classiques. Il se demande aussi : « À quoi pensent les bêtes ? » L’amour aux robes si légères côtoie les tombes ; l’enfance rôde, qui interroge l’avenir. Il distingue le silence et le vacarme, qui est le cancer de notre époque. Il a le sens social, politique, tant est riche ce volume, qui ménage des vers d’une telle perfection qu’on voudrait les avoir écrits. « La brume semblait étendre son fin suaire. » À la fin, dans toute la troisième partie, la modestie s’étend ; chacun ne peut rien retenir de ce qui trouble et obère la vie. Certes, le poète se sait, comme chacun, le jouet d’opinions qui se jouent de lui ; il exagère toutefois sa prétendue inconséquence. Il fait même preuve d’humour. « Nous suivions les méandres de la rivière / Ses pierres luisantes sont glissantes / Bondir de l’une à l’autre est affaire de cabri / C’est un vieux bouc qui aujourd’hui l’affirme. » Si le titre me reste une énigme, j’ai aimé dans ce volume la révérence apportée aux morts, la pensée souterraine de la disparition. Nulle colère. Guénette est un doux avec un grand recueil. Qu’il en soit remercié.
Pierre Perrin, 8 avril 2025, Possibles n° 37 – Septembre 2025
et 12 entrées choisies
Les
critiques

