Daniel Guénette, Dédé blanc-bec, roman,
Éditions de la Grenouillère, 2019, 208 pages, 24,95 $.
Le poète si sensible de La Châtaigneraie [Éditions de La Grenouillère, Québec, 2022] qui sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion, narre dans le présent roman son enfance. Il n’a pas choisi la mise sous tension propre au genre, de rigueur autrefois. Il a préféré rapporter ses souvenirs, les recréer en vérité par la puissance de son verbe, dans le désordre de la mémoire, sans jamais parler à la première personne. Il est Dédé blanc-bec. C’est le sobriquet dont son père l’avait gratifié. Le résultat forme une histoire épatante, très convaincante. On ne lâche pas le livre, tant les personnages s’imposent, La Pompadour, Casanova, en tête, ses père et mère – « mère spartiate, père épicurien », précise-t-il –, le grand-père dont la menuiserie était partie en fumée, puis les deux frères tenus à distance, les amis collégiens, les premières amours. L’auteur est né dans les années cinquante, de parents bourgeois qui ont réussi, mais le fils n’en est pas conscient. C’est un solitaire, ou disons que ses amis sont rares et que les rapprochements ne durent jamais. Daniel Guénette définit ainsi le personnage qui l’incarne : « Il n’était pas un individu, mais plutôt un ensemble hétéroclite, un regroupement de personnalités multiples, traversées par des forces diverses et contradictoires. » Un ménage bientôt déchiré fracture le cœur de l’enfant. Le père, qui a su inventer l’outil qui a fait sa fortune, s’est révélé un coureur. Il s’en est fallu d’une proie qu’il n’en ait pas couché soixante sur son totem, dont ses quatre épouses. Il s’éclipsait les soirs de fête, après le dessert. L’enfant en souffrait et concevait de la honte de lui en vouloir, de lui faire savoir quelquefois son désarroi. Quand le père le rattrapait en voiture, par exemple, pour le déposer au collège, le fils refusait de concéder ce plaisir à son père et il souffrait de ce refus même. Quant à la Pompadour, qui l’élevait à la dure, incapable d’un baiser, fût-il de comédie ou de tragédie, elle faisait savoir sa souffrance de femme abandonnée. Pourtant, elle cachait elle aussi un amant. « Papa Corvette, maman starlette. » Que faire, se demande Dédé blanc-bec, sinon tenter « de semer derrière lui les morceaux de son cœur dépité » ?
L’adolescence est marquée par la rupture entre les générations. Ainsi le père passait pour réactionnaire dans ses goûts artistiques, surtout en musique. Il la connaissait bien, il la pratiquait en amateur. Il savait jouer de plusieurs instruments. Son fils cadet écrivait. Le père affichait « une conception du beau qui veut que l’artiste du langage s’exprime beaucoup mieux que bien, dans une langue toujours soignée ». Bien entendu, le fils penchait pour la rupture, la modernité, la table rase, sans bien comprendre les conséquences politiques qu’entraînait un tel penchant. Que savait-il des ravages causés par les révolutions ? Il n’aurait pas imaginé que des goulags existaient, encore moins que Mao, Staline et quelques Castro, Pol Pot alignaient une centaine de millions de morts que nie encore la Bien-Pensance. C’était pour leur bien ! Daniel Guénette ne manque pas de rappeler combien l’ignorance de la jeunesse ouvre le champ à toutes les influences. « Moins l’enfant est savant, plus l’émerveillent les feux de la rampe et les paillettes. » Pour sa part, en fait de contre-culture, il concède qu’avec ceux de sa petite bande « il suivait les joueurs de flûte de sa génération » qu’il appelle aussi « les idiologues ». S’il tâte au reste, et plus que du bout des lèvres, des substances psychédéliques, il découvre que l’amour vaut mille fois mieux. Chaque page de ce roman offre une révélation, avec des bonheurs de langue. Si l’auteur déplore que « l’oubli attend l’ensemble des êtres et des objets », il peut se rassurer. Son roman durera le temps que des hommes lisent.
Pierre Perrin, 30 octobre 2024, Possibles, n° 35 – Mars 2025
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