Pierre Perrin analyse Les Raisons d’écrire de Françoise Lefèvre [fin]

Les Raisons d’écrire de Françoise Lefèvre [fin]

[…] Quoi qu’il en soit, tandis qu’elle écrit encore dans L’Or des chambres : « J’écris ce livre comme une lettre », elle ne nie jamais l’acte de communication que constitue la littérature : « On écrit toujours pour quelqu’un. » Certes, cette communication est d’un ordre étrange, car le retour, la réponse est, quel que soit le succès public, un leurre. L’écrivain ne communique vraiment qu’avec lui-même, et le plus souvent dans la douleur, quand bien même la page accomplie procure une embellie. En effet si, d’une part, « J’accepte ce rendez-vous avec moi-même », et de l’autre : « On peut supplier des voix de se rallier à la nôtre », Françoise Lefèvre dit aussi : « Une seule phrase compte dans un livre. Il n’est pas donné à celui qui écrit de savoir laquelle. » Les dernières pages de L’Or des chambres sont pleines de ces certitudes inquiètes : « Qui donc aura de moi pleines pensées, violentes tortures ? » (où se profile l’ombre lumineuse de la belle cordière) et « J’écris. Est-ce un roman ? Une lettre ? Il se trouvera bien des gens pour me le dire. Moi, je ne sais pas. » C’est que, parallèlement à l’irrépressible désir d’être aimée, qui rend heureux la mise en mots parfois, comme cela apparaît dans Blanche, c’est moi : « j’aime la page que je vais écrire comme une amoureuse qui court à son rendez-vous », se discerne une autre dimension, clairement exprimée dans Le Petit Prince cannibale : « Aujourd’hui les histoires les plus surprenantes nous arrivent par le petit écran ou par les journaux. Alors, pourquoi écrire ? Justement parce que c’est autre chose. Parce que cela procède d’un rendez-vous surnaturel. […] écrire le manque, l’absence mais aussi le trop-plein des terribles joies, l’angoisse, le sable des heures et tout ce qui ne peut se dire ni se transmettre au long des jours ordinaires de la vie. »

Dans tous les cas, Françoise Lefèvre rappelle la difficulté commune à nombre d’écrivains, pour qui écrire est un retranchement, comme par exemple dans Blanche, c’est moi : « Je pense à tous les écrivains qui se sont infligé ce bagne volontaire avant moi » que confirme à la page suivante cette autre notation : « Il est temps de se mettre au travail, de capter, d’ordonner, de battre les mots comme fer sur l’enclume, de rendre claires les pensées parfois brumeuses. » Il s’agit toujours d’un « rendez-vous avec soi-même » et celui-ci exige de descendre en ses tréfonds d’être et de mémoire. « Tant pis pour ceux qui n’osent pas plonger », écrit-elle sans ménagement dans le même livre. Cette condamnation volontaire court partout dans l’œuvre. Dès le début de L’Or des chambres, elle écrit : « Dans ce puits où je descends, c’est toujours l’hiver » et un peu plus loin : « Je crois qu’il existe un cloître en chacun de nous. Moi, je m’y suis laissée enfermer. » D’où le vertige des raisons avancées, et le vertige est d’autant plus grand qu’aucune ne paraît être décisive, puisque demeurent des contradictions ou plutôt des oppositions violentes qui renaissent sans cesse. Un Soir sans raison en livre quelques-unes : « Ne pas écrire serait invivable. […] Écrire, c’est ma cravache pour cingler les traîtres au visage, l’archet dont j’aurais aimé apprendre à me servir et qui m’a manqué. Écrire c’est aussi l’arme qui me protège, la vie qu’il faut gagner. C’est une autre façon de me prostituer », et encore, cinq pages plus loin : « Cette façon de vivre deux fois. Pour de vrai et sur le papier. Si je ne me sens pas encore avoir un pied dans la tombe, j’ai toujours un pied dans un livre. Et un livre, c’est un peu une tombe. »

[…] Si l’écriture n’est pas plus la vie que la Bible n’est Dieu, pour un Occidental, du moins procède-t-elle du souffle elle aussi ; et si elle ne ressuscite personne, au moins elle suscite des troubles qui rapprochent quelquefois des êtres. Balzac n’a-t-il pas de la sorte cueilli l’amour d’Évelyne Hanska, jusqu’à l’épouser au terme d’une tumultueuse correspondance. Quoi qu’il en soit du mystère plus ou moins lumineux que chacun entretient avec l’écriture, celle-ci participe de la culture et, à ce titre, elle enrichit la vie intérieure de ceux qui se livrent à ses pouvoirs comme à ceux de son jumeau : la lecture. Quant à la stupide question, qu’affectionnent tant certains journalistes, peut-être insuffisamment éclairés par leur propre réflexion, sur la postérité, la réponse est sans appel dans Mortel azur où l’on trouve à quelques pages d’intervalle et sans rien d’illogique en ce grand écart : « Je ne veux pas qu’on m’oublie » en même temps que : « Je me moque de savoir s’ils [les livres] me survivront. »

Pierre Perrin, Les Caresses de l’absence, chapitre II [extraits], éditions du Rocher, 1998


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