Angèle Paoli, Tramonti, éditions Henry [collection la main aux poètes], 2015

Angèle Paoli, Tramonti
éditions Henry [collection la main aux poètes], 2015, 160 pages, 8 €

couv. TramontiDe petit format [10,5 x 15 cm], ce recueil est constitué de trois parties de très inégale longueur. Soleils anciens, la première compte 4 poèmes, dont 3 s’avèrent titrés. Tramonti [“crépuscule” en corse], qui donne son titre au recueil, en offre 13 qui varient chacun de 2 à une douzaine de pages. La dernière, Sous la peau comme une écharde, est aussi le titre de cet ultime et unique poème de 14 pages. On peut regretter que cette structure, inégale, ne soit nulle part indiquée ; nulle table des matières. Angèle Paoli n’aide guère le lecteur à entrer dans son monde. Dès le départ, l’exergue, attribué à Jean-Claude Caër : « Il faut sans cesse écrire pour ralentir le cours du temps », peut se lire chez Borges. Que signifie donc ce palimpseste ? Elle a pris le parti de s’affranchir de la ponctuation et des majuscules. La quatrième de couverture livre ces deux seuls vers : « Éclats d’émotion factice / sans indulgence ni espoir ». On a déjà lu plus accueillant, en guise d’entrée.

La mise en page en outre est perturbante. La nécessité de la découpe du poème, à l’instar de celle du vers parfois, laisse sceptique. Par exemple, elle répartit sur deux vers « dans cet ailleurs que je poursuis / dans ma mémoire » un fier alexandrin, au rythme ternaire. Quel besoin de casser ce rythme, sa beauté ? Comme tant d’autres à la mode, elle abuse de la phrase nominale et infinitive. Elle joue, serrée, la suppression de l’article. Effet de pas japonais, de pensée, de constat qui s’ébaudirait de ses courts-circuits ? Un exemple : « brûlure du maquis / horizon sans faille // ne rien déduire de la vague », etc. Page suivante : « se réfugier à l’abri d’une souche / épieu desséché qui mord // poussière inanimée du monde // rencontres indolores / bris de voix qui couvent // eldorado de couleurs / vert mordoré silence / herbes folles et blondes // et la tache rouge / des derniers coquelicots ».  On me demandera de quel droit émettre ces réserves ? Dans ce monde où la triche triomphe, je ne veux, moi, rien sacrifier à l’honnêteté, tant pis. La flatterie corrompt trop, même les bons poètes. Or Angèle Paoli est de celles-là – ce que je vais montrer ci-après.

Été brûlant, le premier titre, offre cette splendeur : « L’été brûlant commençait par la fin / et ses joues rayonnaient / de larmes de regrets / et de reflets changeants  // les goélands jaloux / raillaient leur romance lunaire / et lançaient vers la nue / leurs cris exaspérants // le ressac sur leur peau déposait / une iode douce-amère // il planait au-dessus des amants enlacés / de grands oiseaux de mer / envieux de leurs élans // qui piquetaient leurs cils / de baisers balsamiques / aux saveurs volcaniques / agrémentées de sel ». Toute la suite se tient. Le poème suivant, Hallali, dénonce la chasse de façon très convaincante, avec une chute réussie : « J’ai froid / jusque dans le soleil ». D’autres poèmes disent et dénoncent les leurres de l’amour, la cruauté de nos semblables [« les langues n’ont pas de trêve »], les brisées et les brisures de la mémoire, comme aussi bien le goût des choses simples. Dans son écriture, qu’elle doit sans doute considérer supérieure à un moyen – tellement certains se gargarisent de leur forme, au mépris des imbécillités qu’ils profèrent doctement –, elle aime la métaphore par apposition, chère à Victor Hugo : « la brûlure asphalte, la flèche soleil, les oiseaux-tulipes ». Voilà donc une poésie entraînante, aux multiples registres, qu’il faut lire et dont il sera bon de suivre l’évolution. Qu’un livre pose des questions assure déjà sa nécessité.

Pierre Perrin, 21 novembre 2015

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