Un Héritier de Borges
Jean Orizet poète de l’entretemps [VI]
LE GINKGO D’HIROSHIMA
« Une image d’Hiroshima nous est aujourd’hui familière, celle du bâtiment surmonté d’une carcasse de dôme rappelant un observatoire. Son emplacement au cœur de la ville correspond à l’épicentre de l’explosion atomique du 6 août 1945. Dôme et pans de murs adjacents, percés de fenêtres, ont été laissés en l’état, pour témoigner. Ce que l’on remarque moins, face aux ruines, est un ginkgo, arbre à la résistance et à la longévité exceptionnelles. Ce ginkgo était déjà là le 6 août 1945 et il fut réduit en cendres comme tout ce qui vivait alentour. Rien, jamais, ne semblait devoir repousser dans cette zone. Pourtant, dès le printemps sui-vant, les rescapés d’Hiroshima virent surgir de la souche calcinée une pousse : la sève du ginkgo avait résisté au bra-sier atomique. Quarante ans après, la pousse est devenue un bel arbre […].
« Au-delà de ces théories une chose est sûre : le ginkgo, lui, est demeuré intact au travers des mutations de millions d’années sans menacer aucune espèce ni prendre la place de quelque groupe que ce soit. Rien n’entame cet arbre : ni insectes, ni champignons, ni parasites, ni pollution, ni même certaines radiations ou rayonnements, ce qui expli-querait la survie du ginkgo d’Hiroshima. Pour avoir ainsi résisté à toutes les convulsions de l’écorce, le ginkgo est devenu l’ancêtre incontesté des arbres qui peuplent notre sol. Il est, à sa manière, unique dans le règne végétal. Peut-être le monde survivra-t-il dans les racines du ginkgo ? Les hommes de maintenant le plantent au cœur de leurs grandes cités chaque fois qu’un arbre d’une autre espèce meurt. Ils exorcisent, par ce choix, lidée même de dépérissement. »
D’autre part, et comme en réponse à la question : « faut-il être fou pour avoir du génie ? », quand la vie est ailleurs, Jean Orizet risque cette « lente tombée de la nuit » à l’entour de Pessoa :
« Pessoa est celui qui existe et n’existe pas ; mieux : il ignore qui, de sa personne ou de ses personnages, possède ou non une réalité. Il est son propre commencement et sa propre fin, semblable au serpent Ouroboros clos sur lui-même et dont la queue prise dans la gueule symbolise la conjonction du début et du terme, opposant à ce qui se défait ce qui fonde et lance le mouvement. Pessoa, plutôt que de se détruire pour créer, selon les mots qu’il prête à Bernardo Soares, a retourné comme un gant son intelligence à l’intérieur de la conscience qu’il déléguait à ses “autres”, se faisant par la pensée “écho et abîme”. Ces “autres” sont appelés “hétéronymes”. Le terme n’existe pas dans les dictionnaires usuels. Il faut l’entendre au sens de prête-nom et le rattacher au substantif “hétéronymie” signifiant un état de la volonté qui puise hors d’elle-même, dans les impulsions ou les règles sociales, le principe de son action. En cela l’hétéronyme diffère du pseudonyme, dénomination choisie par quelqu’un pour masquer son identité. Pessoa lui,masque, démasque et démultiplie ses identités, mais en gardant un contrôle absolu sur ses personnages. Est-il schizophrène, simulateur, névropathe, alcoolique ? Difficile à dire. Tout ensemble peut-être. »
Jean Orizet apparaît lui-même un « gentleman de l’absurde ». Alain Bosquet, dans un précédent numéro spécial de la revue La Sape (en 1983), a consigné la démarche : Orizet « a décidé que sa part serait de propreté, de salubrité, de profondeur et de désespoir, dans l’extrême confort d’un chant impeccable, qui ne permet l’intrusion d’aucune bavure, d’aucun excès, d’aucun laisser-aller ».
En effet l’observateur aigu qui moissonne le monde et le temps se double d’un interrogateur à l’humour grave. Le poète essaie de comprendre la place de l’homme sur la terre. L’homme habite son siècle en ouvrant son regard à l’infini, de la Genèse à l’Au-delà. Sa réserve est naturelle ; la patience, son alliée. S’il s’interdit toute absence de contrôle, tout cri, tout théâtre, s’il privilégie les « couleurs vénéneuses », c’est au service d’une « réalité nette et bien huilée ». Parole et paraboles vont de pair chez ce poète racé devenu maître es croquis. Les appeaux du voyage le font descendre en lui-même, après Nerval et d’autres, dont Yves Bonnefoy. Dans Le Miroir de Méduse, il confirme sa méthode : « Pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable, architecte du vide, je tente de parvenir à la connaissance de notre condition en prenant l’absolu pour objet d’investigation ». Le Temps qu’il maîtrise aujourd’hui mieux que personne, Jean Orizet l’apprivoise pour nous. « Tendu à la face des jours », il est devenu cet « homme comme un arbre au front précis, fruit de dix mille années, pour guetter la mort, l’emmener faire le tour d’un propriétaire qui a disloqué ses limites ». Édifiant toujours davantage « ce possible Éden où l’Homme délivré du temps aurait pu être Dieu », l’œuvre bâtie pour « faire pièce à l’usure des jours » semble déjà « jeune de plusieurs siècles » – comme les couloirs d’un labyrinthe lumineux.
Pierre Perrin, La Bartavelle n° 7, octobre 1997 repris dans J. O. Le voyageur de l'entretemps, éd. Mélis, 2004
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