Un Héritier de Borges
Jean Orizet poète de l’entretemps [V]
Capable d’embrasser d’un regard,
à partir d’un détail, des civilisations, Jean Orizet
donne à voir aussi le présent du monde. Souvent porté
aux quatre coins de la planète, il consigne dans ses livres la
réalité sous toutes ses coutures.
Les Poèmes, en 1990, intègrent cette page et ce n’est pas la seule, après que dans la préface le poète ait rappelé « le regard des enfants affamés descendant des favellas de Rio de Janeiro ou celui des jeunes palestiniens pataugeant dans les égouts à ciel ouvert des camps de Gaza » :
« À Rio comme à Mexico, Bombay ou Singapour, l’opulence côtoie la misère avec une arrogante brutalité. Ici le marbre, la moquette, l’acier ; à côté la tôle, le carton, la boue pour une survie au jour le jour, sans eau, sans électricité, sans égouts ; honte de nos sociétés modernes. Quand le Pape vint en visite au Brésil il manifesta le désir de se rendre dans l’un de ces bidonvilles. Quelques semaines avant son arrivée, on le lui prépara sur mesure, en installant à la hâte le téléphone et l’électricité après avoir ravaudé puis repeint quelques façades. À peine le Saint-Père eut-il tourné le dos, tout fut démonté, ramené à l’état initial. »
Rio est ainsi la « ville de la beauté toujours blessée. Cela est vrai du pays tout entier », conclut Orizet.
La page ouverte sur un regard d’enfant « intrigué par une reproduction en couleurs […] d’un des plus beaux pay-sages du monde, prétendaient mes parents », s’achève ainsi sur un témoignage (« cela est vrai ») indiscutable.
Concrète et sans concessions ou de nature plus métaphysique, l’observation chez Jean Orizet se teinte parfois d’un humour que Voltaire eût goûté. Ainsi ce poème :
Dieu ayant inventé l’oiseau,
l’homme inventa la cage.
Dieu ayant inventé l’envol,
l’homme inventa la chute.
Dieu ayant inventé le ciel,
l’homme inventa la terre
et sa banlieue, l’enfer,
avec ses pavillons de briques flammées
où les oiseaux sont rôtis
au four
chaque dimanche d’Apocalypse
Du reste, la réflexion de Orizet est inséparable d’une ré-flexion sur les masques, qui court à travers toute l’œuvre, à laquelle d’ailleurs appartient ce poème des « inventions » et qui le conduit fort loin. La dernière étape semble être celle-ci, dans La Poussière d’Adam, en sachant que « le tain du temps […] mêle tout à la fois le limon de l’histoire, la mémoire mythique de ce qui se passait in illo tempore, la somme des souvenirs personnels, les rêves aboutis, les songes submergés, les espoirs en jachère, les bonheurs instillés » ; c’est d’une part, et toujours « pour tenter de comprendre l’origine du cosmos, de l’espace et du temps qui s’écoule sur un flot d’énergie », cette parabole de la vie têtue sous le titre : — Continuer la lecture…
Pierre Perrin, La Bartavelle n° 7, octobre 1997 repris dans J. O. Le voyageur de l'entretemps, éd. Mélis, 2004
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