Pierre Perrin  article sur Ted Hughes Birthday Letters, traduit de l’anglais et préfacé par Sylvie Doizelet [Gallimard], et Contes d’Ovide, traduit de l’anglais et présenté par Patrick Reumaux [Phébus], 2002 [suite et fin]

Ted Hughes, Birthday Letters
traduit de l’anglais et préfacé par Sylvie Doizelet [Gallimard]
et Contes d’Ovide
traduit de l’anglais et présenté par Patrick Reumaux [Phébus], 2002

Orphée Hughes ne tire pas son Eurydice des Enfers ; il lui tend la lumière. S’il rayonne, c’est pour Sylvia. Telle est la puissance du souvenir que celle-ci reste vivante d’un bout à l’autre de ce recueil olympien. Il écrit leur échec, il ne cache rien des soubresauts incessants de leur désastre. Il burine une statue de sang, d’éclairs. Il ne trahit rien des assauts de la mort contre sa femme. Il ne tait pas davantage son égoïsme. Ses poèmes-confessions avouent l’incompréhension, l’impuissance, la fuite enfin devant le danger de mort. C’est ainsi que ces poèmes, qu’on pourrait croire a priori d’un cœur de pierre, offrent une pierre de touche où chacun se reconnaît. La faiblesse est le propre de l’homme. Si grande est celle-ci que nul ne connaît vraiment « le vol nuptial des éphémères les plus rares », ses propres jours.

Qu’on n’aille pas croire, à ce retour de flamme du lyrisme, cœur et sens mêlés, à je ne sais quelle combustion de géraldisme, fût-il anglican. Les bonheurs de langue, sans lesquels la lecture ne vaut pas un pet de souris, fourmillent à chaque poème. Ted Hughes sertit sa langue de diamants ; il drosse le vers, la phrase, de rejets, de contre-rejets. Il n’est pas jusqu’aux oxymores qui ne sifflent leurs jets de vapeur, tels des « hurlements silencieux ». C’est que l’ensemble redistribue en détail les équilibres de la terreur originelle. L’osmose est totale entre la création sur la page, le vécu, le suicide de Sylvia, ses suites, et les fils du souvenir qui tremblent à travers la combustion généralisée. Celle-ci affranchit le poète : « Ce qui se passe dans le cœur / Se passe, tout simplement. »

L’autre ouvrage, au motif plus lointain, retentit d’échos qui attestent la puissance du passeur. Les mythes ne parlent plus ; nos oreilles sont sourdes. L’ignorance, qui a couché l’homme devant les dieux, détruit aujourd’hui l’idée même de se dresser sous les étoiles. « Cette terreur / Qui est les trois quarts de la sagesse » nous abandonne, écrit Ted Hughes. Comment l’exaltation du jeunisme, qui balaie l’expérience au profit de la table rase gratis, permettrait-elle l’accès à la raison ? Le pire prolifère, que les mythes devaient endiguer. « Tous adorent, tous vénèrent / La cupidité, la cruauté, le Lycaon / Qui est en eux. » Concision, puissance de l’expression, détail acéré, charme aussi, tout cela façonne ces métamorphoses. Ces poèmes allient le souffle de l’épopée, ses images drues, à la concision du conte. Ces vingt-quatre mythes revisités – Reumaux écrit pour sa part « défroqués » – renvoient à l’arbre de la Connaissance.

On commettrait moins de bévues, des bavures aux derniers génocides, on y verrait moins noir peut-être, si on acceptait d’ouvrir le compas avec Ted Hughes, parmi les meilleurs. Le jour vient en effet où la littérature portera de nouveau Noé sur le déluge des consciences qu’on regarde monter, sans rien faire. À l’aveu d’une ignorance – au lieu de l’anathème définitif de la ringardise –, à propos des mythes, on recommandera la lecture de l’excellent glossaire qui clôture ces Contes d’Ovide. Il fait bon retrouver là que « dans l’acte d’amour la femme jouit dix fois plus fort que l’homme ». La révélation est de Tirésias ; l’aveugle devin savait voir. À quoi rime de ne pas voir enfin ce qu’il savait : le don décuple la vie, l’avenir est un don.

C’est cette vue, que portent les deux livres de Ted Hughes, qui les rend si nécessaires. « La voie du milieu est la meilleure, la plus sûre. » L’équilibre est le salut. Puisse une telle évidence féconder l’avenir !

Pierre Perrin, La Nouvelle Revue française n° 563 – octobre 2002

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