Pierre Perrin

Jean Berthier, Voyage tranquille au pays des horreurs,
Le Cherche Midi, 2026, 180 pages, 20 €

Du 11 avril au 5 mai 1974, cinq gens de lettres parisiens effectuent un voyage en Chine, tous frais payés, invités qu’ils sont par les autorités pour découvrir le pays en carton-pâte et le faire reluire au retour. Le chef du groupe est Sollers (qui veut dire seul comme un joyau) ; son secrétaire Pleynet, sa femme Kristeva (tous maoïstes jusqu’à en vomir de la revue Tel Quel) l’accompagnent, ainsi que Roland Barthes et l’éditeur de la revue François Wahl. L’obséquiosité ostentatoire du chef plane sur le groupe qui, seul, parle à ses guides. Les portraits de ces cinq bourgeois parisiens sont tranchés. Savant comme un singe, Sollers est en perpétuelle oraison jaculatoire car Mao est son dieu. Pleynet incarne sa fonction : il tait le secret. Kristeva, plus jeune, a vint-cinq ans, parle peu, ressent des envies d’enfant. Quant aux deux aînés, plus sceptiques devant le degré zéro de la politique, ils suivent cahin caha, chacun attaché à ses garçons de cœur.
La réussite du roman tient moins à la célérité du périple rapporté qu’aux oppositions brossées d’une main de velours. Par exemple, l’ouvrier capitaliste connaît l’horreur des contremaîtres, tandis que celui de la révolution populaire resplendit au travail. La réussite tient à la finesse de l’ironie partout insufflée, que ce soit dans les situations, les dialogues entre ces personnages, voire leurs bourdes. Ainsi Pleynet interroge Barthes : « Vous connaissez Shangaï ? », alors que c’est le premier voyage en Chine du sémiologue. Les horreurs du communisme sont discrètement évoquées (limitées à 10 au lieu de 100 millions de morts, comme l’a montré Le Livre noir du communisme) : « opposants enterrés vivants dans le palais, enfant à la main coupée par un propriétaire foncier, crânes transformés en bols, os utilisés comme des trompettes ». Que penser, sinon comme ce trait publicitaire prêté à Barthes : « Mao est là, la saleté s’en va. » Bref, à travers ce voyage, on se demande comment de beaux esprits ont pu céder à la gloriole, accueillis en héros de la littérature, applaudis à ce titre, si peu et si mal penser – Sollers fier de sa stratégie, bien sûr, pour devenir célèbre –, tout ignorer de la honte qui aurait dû les saisir, car le peu qu’ils devinaient sentait l’ordure et la torture. Un bon, un très bon conte, une sorte de Candide politique.

Pierre Perrin, à paraître dans Possibles n° 40, juin 2026


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