NNIE LE BRUN : Du trop de réalité et De l’éperdu (Stock) « Tant va pourtant la croyance
au langage qu’à la fin elle se perd. » Du
trop de réalité,
vingtième ouvrage d’Annie Le Brun, est un cri modulé
avec force. Il pose « la seule question qui vaille et qui
est de savoir comment vivre ». Il se lit d’un trait,
qui vient des terres dévastées du surréalisme où
s’en retourne son auteur. Mais avant d’abandonner le lecteur
à son refus du monde tel qu’il va, vers l’asepsie
des passions et les bonheurs du décervelage, celle-ci aura montré
comment opère à partir de la culture même le nouvel
esclavage. Elle dénonce une normalisation sans appel de l’individu.
Au dévoilement de la pieuvre pas seulement informatique –
internet n’est ici qu’une tentacule –, les aveugles
que sont ses concitoyens peuvent souscrire. Quoi qu’il en soit
de leur conviction finale, la démonstration ne manque ni de panache,
ni de fermeté, ni son but. Tout d’abord comment « croire
sur parole une société qui n’en a aucune »,
demande Annie Le Brun ? L’homme est désir et à ce
titre il aspire à l’infini. « Les plus beaux
de nos gestes nous viennent de cette impossibilité qui fut la
leur de s’en tenir à ce qui est. » Or l’horizon
que se propose aujourd’hui la société paraît
rabattu, plus ras qu’un rapt perpétré sur des couleurs
de synthèse. L’idéal s’est couché ;
l’horizontalité a force de loi. Le temps n’est plus
des singularités. L’universalité, enfin sésame
du bonheur sans intervalle ni recul, tient à la mise en réseaux.
Le leurre est grossier. En fait d’abolir l’espace et le
temps, l’autre n’est plus guère que dans la boîte,
comme s’y engonce de lui-même tout artiste subventionné.
Quelle que soit la couleur des œillères, le résultat
n’en est pas moins patent. Un consensus agit à tous les
étages, la normalisation ne fait pas de vagues et l’insignifiance
prolifère tant et si bien que les moutons ont oublié Panurge. La première partie de l’essai
montre comment, par quelles fautes, on en est venu là. Et là,
c’est le lieu nul de la sanctification de tout et de n’importe
quoi. Là, c’est le règne de l’équivalence :
au sens propre, l’éradication des valeurs. L’égalité
entre les hommes commence par l’indistinction des œuvres.
Sophocle vaut Sollers, qui vaut Sartempion à damner le pion à
Sartre, qui vaut Socrate comme Halliday vaut bien Homère et Phidias
César. Peu importent les noms ; seul compte le « bourrage
informatif ». Ce dernier détruit les perspectives,
les repères et donc l’histoire. « Il vise à
remplacer la cohérence qui fait sens par la juxtaposition qui
fait choc. » Contre un tel lavage de cerveau généralisé
par tous les cultureux de l’état, par le seul fait qu’ils
parlent tous le « langage de synthèse »
à la mode, Annie Le Brun rameute les termes sans ambiguïté
de décervelage, de crétinisation musclée et même
de blanchiment des idées. Elle n’est pas plus tendre avec
les instigateurs que les complices de cet état de fait. Si elle ne tranche pas comme Octavio Paz
dans La Flamme double : « le déclin de la notion de personne est le facteur
premier des désastres politiques du XXe siècle et de l’avilissement
général de notre civilisation », elle n’en
épingle pas moins le double de l’idéologie pseudo-scientifique
pourvoyeuse de millions de morts, « en affirmant simultanément
la mort du sujet, la disparition du sens et l’effacement de l’histoire »,
le structuralisme. Elle dénonce chez Barthes une double sottise
plus que jamais consensuelle. La première, sous couvert du “congé
est donné au centre, au poids, au sens”, autorise ce qu’elle
appelle une « escroquerie à la communication » ;
la seconde réitère que la “langue est fasciste”
– les pitbulls aussi (plutôt que ceux qui s’en servent)
! Elle décapite les déconstructeurs impavides que Sokal
et Bricmont avaient accusés d’être moins des penseurs
que des fumigènes, derrière leurs prétentions scientifiques.
Elle rejoint Jacques Bouveresse dans sa dénonciation des impostures
des mêmes intellectuels français. Si le silence a repoussé
le remarquable cautère que reste Prodiges et vertiges de l’analogie
(Raisons d’agir, 1999), elle n’accepte pas que l’évidence
au scalpel se brise contre la tolérance à sens unique.
Et afin que la lie soit examinée jusqu’à la dernière
goutte, Annie Le Brun donne la mesure du silence assourdissant de la
poésie. C’est presque rassurant de la voir
exécuter la production contemporaine en ce domaine. Ce genre
majeur qu’elle réduit, indépendamment de son peu
d’audience, à un « synonyme à la fois
de pose, vide, pusillanimité, suffisance, incontinence, bouffissure
et, au bout du compte, de malhonnêteté profonde »
n’est donc pas tout à fait mort. La préface de Bernard
Noël pour Qui je fus
de Michaux (Poésie/Gallimard, juin 2000) le confirme qui établit
un constat frappé au coin de la repentance. Venu d’un champion
de la modernité, le bilan tire les yeux : « Les
avant-gardes ont eu pour stratégie, non pas la volonté
de pérenniser les actes révolutionnaires qui les motivaient,
mais d’en faire les traits historiques capables de leur garantir
un chapitre dans les futurs manuels de littérature. […]
Il est presque dérangeant de constater maintenant la vanité
de toutes ces machineries et machinations littéraires au regard
de la singularité naturelle de Michaux. » Qui voudrait
rendre à la poésie la nécessité qui la fonde
ne commencerait peut-être pas autrement. Dans la deuxième partie de son essai,
Annie Le Brun poursuit sa démonstration du piège à
l’œuvre : un « totalitarisme de l’inconsistance
où tout n’est pas seulement l’équivalent de
tout, mais où rien n’existe s’il n’est l’équivalent
de tout et réciproquement ». Elle vise et visite la
confusion généralisée à laquelle participent
les ateliers dans leur « dictature du divers ».
Elle établit, sous la culture de la différence et le décervelage
identitaire, comment a pu prospérer la « rationalité
de l’incohérence ». Elle en vient enfin à
convaincre son lecteur que, la versatilité devenue toute l’intelligence
sociale, il n’est plus d’horizon pour l’imaginaire.
L’art est rentré sous terre. La dernière partie dénonce,
par-delà le « savoir transgénique »
auquel s’est vendue la culture, l’atteinte portée
à l’homme. L’individu banalisé jusque dans
sa sexualité (l’échange dilapide le partage), c’est
en fin de compte la passion qui est éradiquée sans coup
férir. Il faut lire les pages, qui porteraient à l’hilarité
si elles n’étaient si graves, où Annie Le Brun démonte
la mécanique de ceux qui se créent des « masses
d’enjoliveurs », et toutes celles où elle remet
les notions à l’endroit et qui justifient son titre :
à trop de réalité répond un manque. Il n’est
plus de réel que de synthèse. La consommation, c’est
la vie ; le gavage, la liberté. Tout se tient. Vivre, c’est
sortir de soi sans cesse ; qui se retranche meurt. Si le raccourci
que je donne de cet ouvrage paraît d’un noir de cheminée,
l’intelligence à vif d’Annie Le Brun illumine le
réquisitoire. C’est si vrai qu’à la
lire on se lève, on marche, son livre à la main, tandis
que l’autre déjà cherche son corollaire, De l’éperdu,
qui remonte à Jarry et à Sade dont elle est une spécialiste.
Là le réquisitoire persiste, mais davantage en pointillé
et l’analyse de la société cède la plus grande
place à celle des œuvres. C’est travailler au miroir,
réfléchir presque à plus longue échéance.
Si le présent en effet lui fait écrire que seul « le
“porno” est un de ces mondes merveilleux où la réalisation
du désir devance sa formulation », la plongée
entre les lignes de Jarry, Pierre Louÿs ou André Breton
ouvre d’autres perspectives. « La puissance du désir
est de sans cesse relier l’imaginaire et la réalité,
en exaltant l’une par l’autre. » Davantage encore,
à propos de Francesca da Rimini : « Qu’est-ce
que lire un livre qui parle de l’amour, si ce n’est espérer
ce passage du verbe à la chair, cette tremblante et éblouissante
réplique du profane au mystère de l’incarnation
? » Non seulement les embardées du paradoxe aiguillonnent
sans cesse la lecture, mais elles aiguisent la recherche de l’essentiel
qui s’avère multiple et insaisissable. À ces deux livres d’un même
combat pour une culture qui permette un partage entre les êtres,
le lecteur rendra les tendres mots d’Annie Le Brun elle-même,
en sa préface aux Coups de Jean Mercker : « La
grande beauté est de faire venir, imprévues, fragiles
mais vivaces, comme les herbes qui poussent entre les pavés,
les questions que la plupart, sans s’en rendre compte, foulent
du pied, tout simplement en avançant. » PIERRE PERRIN, La Nouvelle Revue française, n° 557, avril 2001 |
||||||||||||||
| Haut de page | ||||||||||||||